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• Iran

Bardes du Khorassan

29, 30 et 31 mars 2003
Maison des Cultures du Monde
101 boulevard Raspail - 75006 Paris

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Avec
Golafruz, Bakhshi Rowshan

IMoqimi, Barât Mohammad
Pur'eydiân, Hasan
Moqimi, Golnabât 'Atâ'i
Moqimi, Ali

Pur'eydiân, Reza

En persan, khor signifie soleil, sân est le lieu, la demeure. Le Khorassan étant situé à l'est de l'Iran, il est ainsi "le lieu où le soleil se lève". Situé au nord- est du plateau iranien, cette région est aujourd'hui la province la plus vaste de l'Iran. Aux temps pré-islamiques et pendant la période de l'islam classique, elle comprenait un territoire plus important, qui s'étendait à l'Asie centrale et à l'Afghanistan.
Carrefour des peuples en même temps qu'objet de toutes les convoitises, la longue et tumultueuse histoire du Khorassan explique la richesse de la culture de ce territoire : des siècles durant, il a joué le rôle de centre intellectuel de la Perse. Il forme un espace culturel d'un très grand rayonnement, où musique, poésie, récit, rites religieux et mystiques se croisent et s'enrichissent au fil du temps, sous l'influence de divers apports ethno-culturels que conditionnent de nombreux changements socio-politiques.
Du fait, entre autres, de la diversité des groupes ethniques qui le peuplent, comme de la langue de chacun (principalement le persan, le turc et le kurde) mais aussi de leur obédience religieuse (on trouve des sunnites et des chi'ites), la tradition musicale du Khorassan est d'une grande richesse et varie du nord au sud et d'est en ouest.

L'instrument roi du Khorassan est le dotâr (littéralement : "deux cordes"), dont l'origine remonte à l'antiquité. Il s'agit d'un luth à long manche, répandu au Moyen-Orient, en Asie Centrale et jusqu'au Turkestan chinois. Ses cordes, traditionnellement en soie ou en boyau, sont aujourd'hui presque partout remplacées par des cordes en acier. Chaque région revendique un timbre, une forme, une technique de jeu spécifiques.
Le personnage le plus représentatif de la vie musicale du nord du Khorassan est le barde, appelé bakhshi. Les grands bardes du Khorassan, dans leur vaste majorité et quelle que soit leur origine ethnique, sont à même de chanter en trois langues : le turc, le persan et le kurde.
Les bakhshi utilisent donc un corpus littéraire et poétique "plurilingue" et "pluriculturel", qui emprunte aussi bien à la tradition épique persane qu'aux longues ballades héroïques turques, qu'aux complaintes mélancoliques des Kurdes, voire aux quatrains des mystiques régionaux. À travers leurs chants, non seulement ils nous racontent leurs vies, mais ils agissent aussi en tant que gardiens de l'histoire et de traditions antiques qu'on ne peut, de nos jours, consulter que dans des livres .
La musique des bardes du Khorassan est avant tout vocale, et plus particulièrement centrée sur les parties versifiées des dâstân (récit, conte). Au contraire de l'est du Khorassan, où existe un répertoire instrumental autonome, au nord les pièces instrumentales sont surtout les versions instrumentales de pièces chantées.

ROWSHAN GOLAFRUZ est l'un des exemples de cette tradition ancestrale. Né en 1956 d'un père persan et d'une mère kurde, il vit à Molâbâqer, petit village au nord du Khorassan. Petit-fils du fameux 'Aliakbar Bakhshi, c'est de son père, le grand barde Hamrâ Golafruz (décédé en 1990 à l'âge de 83 ans), que lui viennent son répertoire et son art. Il connaît ainsi un grand nombre de dâstân à caractère épique, mystique et religieux, ou romantique, qui font alterner des passages en prose parlée et des épisodes en vers chantés. Les passages en prose forment de longs discours déclamés où se trouve exposée la trame de l'histoire. Les passages en vers sont chantés avec accompagnement du dotâ r. Rowshan recourt abondamment aux techniques vocales que l'on trouve chez ses voisins turkmènes. Il dispose ainsi de plusieurs formes de vocalisation virtuose, qui vise à imiter la voix des animaux. Rowshan dit de lui-même qu'il représente la neuvième génération de bardes dans sa famille. Son dotâr, vieux de 150 ans, lui vient de son grand-père.

LA FAMILLE MOQIMI, elle, est d'origine kurde. Les Kurdes représentent la plus grande part de la population nomade et semi-nomade du nord du Khorassan. Les bakhshi kurdes sont la plupart du temps entrés au service de chefs de tribus et de clans et leur répertoire a été marqué par les événements importants de cette vie errante, dont ils chantent aussi bien les faits héroïques et les guerres tribales que les poèmes d'amour.
Golnabât 'Atâ'i (née en 1959), apparemment seule femme barde de la région, avait quatorze ans quand elle s'est enfuie de la demeure familiale pour suivre Barât Mohammad Moqimi (de deux ans son aîné) à Mashhad. Elle l'y épouse et c'est auprès de lui qu'elle apprend le dotâr. Ils vivent aujourd'hui à Bojnurd, dans le Khorassan du nord. Leur histoire d'amour rappelle les poèmes qu'ils chantent, puisqu'ils se sont mariés contre l'avis de leurs parents, dont les familles sont en guerre l'une contre l'autre. Tous deux musiciens professionnels, ils ne vivent que de leur art, en jouant lors des réjouissances villageoises (mariages et circoncisions). Leur fils Ali, qui les accompagne, est déjà prometteur malgré son jeune âge (8 ans).

HASAN PUR'EYDIÂN (70 ans) et son fils REZA (20 ans) sont des musiciens réputés de Nishapur, ville mythique du Khorassan où vécut au XIIIe siècle le grand poète iranien Faridedin Attar, auteur, entre autres oeuvres, de La conférence des oiseaux, dont la pensée mystique marquera des générations de soufis. Hasan Pur'eydiân est d'origine tsigane (ethnie que l'on appelle là-bas "luli" ou "koli"). Au Khorassan, on les appelle des qorbati (exilés). Leur présence dans la région remonte à l'époque pré-islamique, au temps des luli, ces musiciens venus de l'Inde sous le règne de Bahrâm Gur, roi sassanide du Ve siècle et grand mélomane. À l'instar des bardes du nord du Khorassan, Hasan Pur'eydiân et son fils Reza chantent dans les trois langues en usage dans cette région : kurde, turc et persan.
Les Pur'eydiân sont avant tout marionnettistes, particulièrement versés dans le spectacle dit "de la poupée de chasse" (A rusak-e shekâr ou Âhu bare ­ gazelle), une représentation de marionnettes propre à la région de Nishapur.
Ce spectacle s'appuie sur une légende contenue dans le cycle du huitième Imam des chi'ites, Hazrat-e Reza, dont le mausolée se trouve à Machhad, ville sainte et capitale du Khorassan. On la connaît aussi sous le nom Zâmen-e âhu ("Le garant de la gazelle") et il en existe plusieurs versions. En voici une, telle qu'on peut l'entendre à Nishapur : Un chasseur, lancé sur les traces d'une gazelle, s'en approche dangereusement. Celle-ci, se retournant, le supplie de lui permettre d'aller allaiter ses quatre petits, promettant de revenir ensuite se livrer à son poursuivant. Il refuse. Au moment où il s'apprête à l'égorger, l'Imâm Reza apparaît et demande au chasseur de l'accepter, lui, en échange de sa proie. Il devient ainsi le garant (zâmen) de la gazelle (d'où le nom du spectacle).

C'est la première fois que ces artistes du Khorassan quittent leur village et se produisent à l'étranger.

AMENEH YOUSSEFZADEH

Remerciements à Madame Ameneh Youssefzadeh.