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• Serbie

Chant byzantin de l'Église serbe orthodoxe

> Choeur du monastère de Kovil

jeudi 27 et vendredi 28 mars 2003 à 20h30
Église Saint Roch
75001 Paris

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Le chant byzantin s'est développé à partir de Constantinople, la capitale de l'empire byzantin et du Mont-Athos, son centre spirituel, pour se disséminer dans la péninsule balkanique, notamment en Serbie au XIIe siècle. Cette partie du monde fut soumise à l'occupation ottomane pendant plus de 500 ans. De nombreux monastères furent détruits, des manuscrits brûlés et ces cultures fure n t progressivement gagnées par l'illettrisme. Le seul moyen de survie spirituelle fut la sauvegarde ­ tant bien que mal ­ de la liturgie orthodoxe, et le seul moyen de préserver ces chants fut la transmission orale, avec tous les risques que cela comporte...
Par nécessité ou par conviction, ceux qui cultivent le chant byzantin aujourd'hui acceptent ces aléas et, tel le moine Kozma, maître de chapelle au monastère de Kovil, les considèrent comme un élément constitutif de la tradition : "la musique que cultive la communauté monastique de Kovil appartient à la tradition ecclésiastique musicale de l'Orient chrétien, celle que l'on chante durant les offices et que nous considérons d'un point de vue historique comme quelque chose qui dure et qui vit. Elle se transmet dans le temps, d'abord de manière orale, puis par écrit afin de préserver la tradition orale de l'oubli. Mais la tradition écrite ne peut rendre compte de toutes les dimensions de la musique. L'interprétation des textes impose le recours à la tradition vivante et à la compréhension de ce qui la sous-tend ; en effet, dans l'Eglise, passé, présent et futur se fondent les uns dans les autres et la tradition ecclésiastique rassemble en son sein tout ce qui coule de cette source...»
Après avoir perdu le contact avec ses racines byzantines, dû à la colonisation ottomane, la musique orthodoxe a subi une forte influence de l'harmonie classique occidentale, notamment au cours du XIXe siècle. Les moines de Kovil font partie d'un mouvement très large d'intellectuels, d'artistes et d'autres hommes d'esprit qui dans les pays orthodoxes d'aujourd'hui recherchent la racine vivante de cette tradition ancestrale et tentent de la faire vivre, non pas comme une pièce de musée mais comme une musique vivante et actuelle. Pour eux, il ne s'agit pas d'une musique ancienne mais d'une musique éternelle à l'image de leur foi.

1 "Auguste, régnant seul"
Chant de louange pour les Vêpres de Noël, oeuvre de la Moniale Kassiana (IXe s.) Kassiana est la seule femme hymnographe (1) dans l'histoire de l'Eglise Orthodoxe (un pendant orthodoxe à la moniale occidentale Hildegard von Bingen). Suite à des fiançailles ratées avec un certain Théophile, elle se retira au monastère Ikassio. Personnalité forte ­ à l'observation de Théophile "que le Mal vient de la femme" (allusion à Eve), Kassiana répondit que "le salut vient de la femme" (allusion à la Mère de Jésus) ­, d'origine noble et d'une éducation solide, elle a laissé des hymnes qui sont chantés lors des plus grandes fêtes dans l'Eglise Orthodoxe (Mercredi et Samedi de la Semaine Sainte). Du fait de son ancienneté cet hymne est chanté en grec, sa langue d'origine.
Auguste régnant seul sur le monde habité, / fit cesser la multitude des pouvoirs temporels / et ton incarnation de la Vierge immaculée fit cesser la multitude des faux-dieux; / de même que toutes les cités / furent soumises à un royaume universel, / de même toutes les nations crurent en un seul Dieu souverain ; / et tandis que les peuples furent recensés sur l'ordre de César, / nous les fidèles, c'est au nom de notre Dieu, / au registre de la divinité, / qu'en ton incarnation nous fûmes inscrits. / Grande est ta miséricorde, Seigneur, gloire à toi.

2 a) "Seigneur, je crie vers Toi..." (Psaume 140, verset 1) oeuvre de Jacob le Protopsalte (2), XVIIIe siècle, ton 1.
Natif du Péloponnèse, Jacob meurt en 1800. Durant sa vie, il fut le chantre de la Grande Eglise (Sainte-Sophie de Constantinople) et se distingua comme chef de choeur, hymnographe et pédagogue.
> Choeur
Seigneur, je crie vers Toi, exauce-moi ; exauce-moi, Seigneur.
Seigneur, je crie vers Toi, exauce-moi, entends la voix de ma supplication,
lorsque je crie vers Toi. Exauce-moi, Seigneur.
b) "Place, Seigneur..." mélodie de la fraternité du monastère de Kovil, ton 1 d'après Manuel le Protopsalte, XVIIIe s., un autre géant de l'hymnographie byzantine.
Place, Seigneur, une garde à ma bouche et une porte pour veiller sur mes livres.
Si tu tiens compte des iniquités Seigneur, ô Seigneur, qui pourra subsister ?
Car auprès de Toi est le pardon.

c) "Accueille, Siméon..." mélodie de la fraternité du monastère de Kovil d'après Pierre Le Lampadarios 2, XVIIIe siècle, ton 1.
Pierre Le Lampadarios de Péloponnèse (1730-1777) est une des plus importantes figures de l'hymnographie byzantine. Il cultive un style musical qui est devenu la colonne fondatrice et un modèle pour des générations de chantres byzantins. Pédagogue le plus connu de la ville impériale de Constantinople, il était respecté des orthodoxes mais aussi des Turcs. Grâce à son talent (mozartien !), capable de mémoriser et de noter de mémoire des mélodies longues et compliquées, il a été surnommé Hirsis ("voleur" sous-entendu : voleur de mélodies).
Accueille, Siméon, / celui que jadis dans la nuée / Moïse vit donner la loi au Sinaï / et qui s'est fait enfant, soumis à la loi. / C'est lui qui dans la Loi s'est exprimé / et qui par les Prophètes a parlé, / qui pour nous s'est incarné / et sauve l'humanité. / Prosternons-nous devant lui. (3 fois)

3 "... de nos âmes"... le dernier verset de l'hymne à la Mère de Dieu que l'on chante successivement dans les huit modes du système musical byzantin. OEuvre de Pierre Bereket (Le Mélode), XVIIIe siècle, ton 8, plagal 4.
Le nom Bereket vient du turc et signifie abondance, multitude ; c'est ce que répondait le chantre chaque fois que les élèves lui demandaient combien encore de mélodies ils avaient à apprendre.

4 "Tu as montré le chemin qui mène vers la vie..." Tropaire final à Saint Sava de Serbie, mélodie de la fraternité du monastère de Kovil, ton 3.
Saint Sava, premier archevêque de Serbie (1235), est considéré comme le père spirituel du peuple serbe. Fils de l'empereur du puissant État serbe, il renonce à la couronne pour se retirer au monastère Hilandar au Mont-Athos et consacre toute sa vie à l'éducation spirituelle de son peuple. Une multitude de contes et légendes racontent des épisodes de sa vie et de son action.
Comme docteur et pasteur suprême, Saint Sava, / tu as montré le chemin qui mène vers la vie ; / et, comme chef de l'Église, tu as illuminé ta patrie ; / l'ayant fait renaître par l'Esprit Saint, / tel un olivier au paradis spirituel, / en sainteté tu as fait croître tes enfants ; / c'est pourquoi, te vénérant comme le compagnon / des apôtres et des pontifes saints, nous te prions / d'intercéder auprès du Christ notre Dieu / pour qu'il accorde à nos âmes la grâce du salut.

5 Alléluia
mélodie de Jean Koukouzelis (XIII-XIVe s. ), ton 5, plagal 1.
Koukouzelis est sans doute le plus grand maître (maïstor) du chant byzantin. Il vécut au temps de l'apogée du style byzantin "classique", et fut un grand poète, musicien, pédagogue ainsi qu'un théoricien hors-pair de la tradition byzantine.

6 "Sang et feu, nuage de fumée..." mélodie chantée le dimanche après Noël, entre "Gloire au Père..." et "Maintenant...", ton 8, plagal 4.
Manuscrit n°571, XIXe siècle, du monastère serbe de Hilandar (Mont-Athos).
Sang et feu, nuage de fumée, / et sur la terre des prodiges nombreux, / voilà ce que Joël le prophète avait prévu. / Le sang, c'est celui de l'incarnation, / le feu, c'est la Divinité, / le nuage de fumée, c'est le Saint Esprit / descendu sur la Vierge et de sa bonne odeur emplissant l'univers. / Grand est le mystère par lequel tu t'es fait homme ; Seigneur, gloire à toi.

7 "Sur un signe de Dieu..." mélodie chantée pour la fête de Dormition (3) de la Mère de Dieu mélodie de la fraternité du monastère de Kovil d'après Pierre le Lampadarios, XVIIIe siècle.
Les Apôtres divins, sur un signe de Dieu / des quatre coins de l'univers / portés sur les célestes nuées,
ton 5 : Recueillirent ton corps très pur / qui avait mis au monde notre Vie, / et pieusement l'entouraient de respect.
ton 2 : Les plus hautes puissances des cieux, / présentes ainsi que leur Seigneur, / saisies de crainte accompagnaient le corps / qui fut de Dieu même le temple très-saint ; /
ton 6 : Elles s'avançaient dans les cieux / et criaient, sans être vues, / aux chefs des armées célestes :
ton 3 : C'est la Souveraine de l'univers, / la Vierge divine qui s'avance. / Elevez les frontons / pour accueillir de merveilleuse façon / la Mère de l'intarissable Clarté.
ton 7 : Par elle aux hommes est advenu le salut, / sur elle nous ne pouvons porter nos regards, / et nous ne pouvons lui offrir / l'hommage qui convient à son rang ;
ton 4 : Car sa précellence / dépasse l'entendement. / Vierge sainte et très-pure Mère de Dieu, / toujours vivante avec ton fils, / le Roi de la vie,
ton 8 : Sans cesse prie le Christ / pour qu'il sauve de tout danger, / de toute atteinte de l'Ennemi / ce nouveau peuple qui est tien.
ton 1 : Nous tous, nous sommes sous ta protection / et te magnifions dans les siècles.

8 "Bénis le Seigneur, ô mon âme..." Psaume 102, mélodie du Mont-Athos paraphrase de la fraternité du monastère de Kovil, ton 8, plagal 4.
Bénis le Seigneur, ô mon âme, / et tout ce qui est en moi bénisse son saint nom.
Bénis le Seigneur, ô mon âme, / n'oublie aucun de ses bienfaits.
Lui qui pardonne toutes tes offenses, / qui te guérit de toute maladie ;
qui rachète à la fosse ta vie, / qui te couronne d'amour et de tendresse ;
qui rassasie de biens tes années / et renouvelle ta jeunesse comme celle de l'aigle.
Le Seigneur qui fait des largesses, / qui fait droit à tous les opprimés,
fit connaître à Moïse ses voies, / aux enfants d'Israël ses volontés.
Le Seigneur est tendresse et miséricorde, / lent à la colère et plein d'amour.
Sa colère ne dure pas jusqu'à la fin, / son ressentiment n'est pas éternel.
Il n'agit pas envers nous selon nos fautes, / ne nous rend pas selon nos offenses.
Comme est la hauteur des cieux sur la terre, / puissant est son amour pour qui le craint.
Comme est loin l'orient de l'occident, / il éloigne de nous nos péchés.
Comme est la tendresse d'un père pour son fils, / tendre est le Seigneur pour qui le craint.
Il sait de quoi nous sommes façonnés, / il se souvient que nous sommes poussière.
Les jours de l'homme sont comme l'herbe, / comme la fleur des champs il fleurit.
Qu'un souffle passe sur lui , il n'est plus, / le lieu qu'il occupait ne le connaît plus désormais.
Tandis que la miséricorde du Seigneur / est, pour ceux qui le craignent, de toujours à toujours.
Sa justice s'étend aux fils de leurs fils, / pour ceux qui gardent son alliance, qui se souviennent d'accomplir ses volontés.
Le Seigneur a préparé son trône dans les cieux, / sa royauté domine l'univers.
Bénissez le Seigneur, tous ses Anges, / puissants messagers qui exécutez ses ordres, obéissez à sa voix.
Bénissez le Seigneur, toutes les puissances des cieux, / serviteurs de sa gloire qui exécutent sa volonté.
Bénissez le Seigneur, toutes ses oeuvres, / partout où s'étend son empire.
Bénis le Seigneur, ô mon âme, / et tout ce qui est en moi bénisse son saint nom. / Béni es-tu, Seigneur.

9 "Louez le Seigneur du haut des cieux. Alléluia." Chant précédant l'eucharistie, mélodie de Jean Koukouzelis, paraphrase de la fraternité du monastère de Kovil, ton 5, plagal 1.

10 Kratima TE-RI-REM
de Manuel Chrisafis, XVe siècle, ton 3.
Manuel Chrisafis est l'autre porteur du titre de maïstor qu'obtenaient les plus grands musiciens byzantins. Il était Lampadarios à la Grande Eglise de Constantinople à l'époque où la ville impériale tomba aux mains des Turcs.
Kratima est une forme musicale unique dans le chant byzantin. Dans la tradition orthodoxe ­ où la Parole de Dieu prime sur la musique ­, il est en effet étonnant d'entendre de longues vocalises sur des syllabes qui n'ont aucune signification sémantique.
Les te-ri-rem, ou te-re-re ou bien ne-ne-ne correspondent aux la-la-la de la musique occidentale.
Mais le sens spirituel ainsi que la tradition vont plus loin que l'apparent jeu verbal de ces syllabes. Selon la légende, les te-ri-rem seraient des syllabes de la berceuse que la Mère de Dieu aurait chanté au Christ-enfant.
L'histoire sainte fait mention de la "mélodie parfaite", celle dont les mots sont incompréhensibles aux hommes, semblable aux chants des anges, ces chants que les prophètes comparaient au "bruissement des eaux du ciel". D'un point de vue théologique, l'approche cataphatique exprime par les paroles poétiques la grandeur de Dieu. À l'inverse, la théologie apophatique admet que la parole humaine est incapable d'exprimer la grandeur de Dieu. Alors libéré de toute signification sémantique et des limites de la parole, le chantre de Dieu développe un hymne indicible, inexprimable par des mots, sans sens précis, et qui se conçoit comme une "musique pure".

ALEXANDRE DAMNIANOVITCH

Le monastère de Kovil et son église consacrée aux Saints Archanges Michel et Gabriel sont situés dans le village de Kovil à 20 km à l'est de Novi Sad, chef-lieu de la Vojvodine (au nord de la Serbie). L'existence de ce monastère est attestée dès le milieu du XVIIe siècle. Pendant la période communiste, seuls deux moines y demeuraient en permanence, la plupart des cellules étant utilisées pour des artistes en résidence. Depuis une dizaine d'années, le monastère a repris vie et abrite désormais une trentaine de jeunes moines dont plusieurs musiciens et chanteurs qui se consacrent désormais à la vie monastique et au chant liturgique.

Remerciements à Monsieur Alexandre Damnianovitch

(1) Terme grec signifiant "celui qui écrit des hymnes". Les compositeurs médiévaux étaient souvent auteurs du texte et de la musique.
(2) Protopsalte, "le premier chanteur de psaumes", et Lampadarios sont les titres respectifs des chantres responsables des choeurs situés à droite et à gauche devant l'iconostase.
(3) L'Assomption dans l'Église catholique romaine.