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Muhammad Qadri Dalal

> l'art du taqsîm

28 mars 2002
Maison des Cultures du Monde
101 boulevard Raspail - 75006 Paris

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Le luthiste Muhammad Qadri Dalal est aujourd'hui l'un des derniers véritables improvisateurs arabes dans ce que cette tradition a de plus authentique, même s'il en renouvelle profondément le langage.
Baigné dès son plus jeune âge dans les deux univers musicaux, religieux et savant, qui forgèrent la réputation d'Alep comme l'un des grands centres musicaux du Moyen-Orient, Muhammad Qadri Dalal se démarque de la plupart des luthistes d'aujourd'hui par une connaissance profonde et intime des modes arabes, les maqâmat (pluriel de maqâm), dont il se plaît à explorer les plus rares, à la recherche d'ambiances et d'états émotionnels nouveaux, et par un respect absolu de ce genre improvisé qu'est le taqsîm.
Son imaginaire mélodique se fait l'écho de la récitation coranique, du chant classique, des musiques populaires alépines, des séances de zikr soufi, de l'ambiance des mawlîd et des appels à la prière, souvenir des muezzîn et des munshidîn qu'il a connus à commencer par son père, le cheikh Qadri al Sandjekdar.
Mais cet imaginaire se nourrit aussi de ses propres apports personnels, fruits d'une réflexion approfondie sur le système modal des maqâmat qui le conduit à démonter ce système et à le "remonter" sous la forme d'un langage nouveau, personnel, et en même temps profondément arabe.

À chaque concert, Muhammad Qadri Dalal nous administre la preuve magistrale qu'un renouveau musical arabe peut se fonder exclusivement sur les sources de cette musique et dans le respect de ses formes traditionnelles sans besoin de recourir à des apports occidentaux. Cette démarche, à la fois intellectuelle et sensible, fait de Muhammad Qadri Dalal un acteur incontournable de la musique classique arabe d'aujourd'hui.

L'improvisation musicale arabe par Muhammad Qadri Dalal "L'improvisation a tenu une place prépondérante dans la littérature arabe ainsi que chez les peuples qui subirent l'influence arabe lors de l'expansion de l'islam : les Perses, les peuples d'Orient et ceux d'Anatolie et des Balkans. Avant et après l'apparition de l'islam, lorsqu'une occasion urgente l'exigeait, l'Arabe improvisait quelques vers ou un texte en prose, que ce soit pour soutenir une cause, formuler un adage, adresser une louange ou une satire, ou encore chanter l'être aimé.
Le prophète lui-même réglait les affaires des musulmans dans de longs discours improvisés (les hadith) dont l'éloquence procédait avant tout de la rigueur de la construction et de la clarté des concepts.

Ses compagnons suivirent son exemple, notamment Ali Ibn Abi Taleb dont l'Histoire a conservé un discours d'une valeur rhétorique sans égale. La littérature arabe recèle ainsi une richesse considérable de poèmes, de maximes et de discours improvisés, tel celui de Al Hajjaj Ibn Youssef lors de la conquête de l'Irak.

Cet attrait des Arabes pour l'improvisation est également manifeste dans le chant et la musique instrumentale. Il s'agit alors d'une composition spontanée dans laquelle le chanteur ou l'instrumentiste traduit ses émotions et expose ses conceptions musicales.

Nombre d'ouvrages d'histoire de la musique rapportent que les chanteurs de l'époque abbasside, déjà, s'affrontaient dans des joutes oratoires lors des assemblées. L'un improvisait un poème chanté (qasîda) sur un mètre et une rime choisis à l'avance, puis un autre chanteur lui répondait par un autre poème ayant le même mètre et la même rime. Un troisième chanteur intervenait, puis un quatrième.
Au XIXe siècle, l'improvisation vocale investit un nouveau domaine, celui de la récitation coranique. Les Ottomans fixèrent les règles concernant le début et la fin de la psalmodie en imposant le maqâm (mode musical) tshahâr-gâh. Les Egyptiens, à l'époque de Muhammad Ali, choisirent quant à eux le maqâm bayâtî et en Tunisie on recommanda l'usage du mode mâya qui est le dernier du cycle des nûba andalouses. Ces limites étant posées, les récitants avaient toute liberté, entre le début et la fin, de passer d'un mode
à un autre. Il en résulta des formules mélodiques particulières, des modulations jusque là inusitées qui, à l'évidence, étaient toujours improvisées car il est difficilement concevable qu'un récitant ait pu composer et mémoriser toutes les mélodies nécessaires à la récitation de plus de 6.000 versets.
L'art des récitants a inspiré les chanteurs de poèmes religieux et de louanges au Prophète qui leur ont repris des mélodies et certains enchaînements. Les plus célèbres furent Muhammad Rifacat, Mustafa Ismacil, Abdel Fattah al Shacshaci et Taha al Fishni.

Dans le chant profane, la part d'improvisation est également importante, que ce soit dans le layâlî qui précède le poème en langue classique (qasîda) ou le mawwâl, ou encore dans la qasîda et le mawwâl eux-mêmes. Dans le dawr, le chanteur part d'une mélodie composée qu'il développe sous forme d'improvisation.
Chez les instrumentistes, l'improvisation (taqsîm) consiste en un travail de développement sur des phrases mélodiques, le plus souvent apprises, qui sert de prélude à des compositions instrumentales comme le samâcî ou le bashraf. Elle a pour objet de baigner l'auditoire et le chanteur qui prendra la relève dans l'ambiance émotionnelle (saltana) du mode. L'autre fonction du taqsîm est de reprendre les phrases du chanteur, c'est la muhâsaba.

C'est en tout cas ainsi que cela se passait traditionnellement jusqu'à ce que certains instrumentistes arabes choisissent la voie du récital, des enregistrements à la radio et du disque. Plusieurs musiciens, luthistes, citharistes, flûtistes ou violonistes, se distinguèrent alors comme improvisateurs grâce à leur capacité à construire des phrases mélodiques originales à partir d'éléments puisés dans une vaste culture musicale.
Comme on le sait, c'est la structure esthétique, symbolique et non verbalisable de la mélodie qui lui donne son épaisseur sémantique et sa force d'émotion. Si le chanteur ou l'instrumentiste parvient, grâce à sa maîtrise de la composition et à sa culture orale à ravir les auditeurs, à les émouvoir, il leur apporte alors une jouissance intellectuelle qui est l'apogée de l'improvisation.
Il convient donc de souligner ici la place essentielle de l'inspiration, source de renouvellement et de remise en question permanente de l'artiste. Combien de musiciens et de chanteurs s'essayèrent à l'improvisation et produisirent des compositions qui manquaient de souffle, de pâles mélodies, des phrases répétitives, de ces clichés qu'ils savaient susciter le plaisir de l'esprit et des sens. Leurs oeuvres ne voulaient rien dire et n'étaient qu'un bruit stérile car l'inspiration qui leur faisait défaut se cachait derrière quelques recettes faciles.
C'est pourquoi de grands musiciens et chanteurs préféraient, avant de se produire en public, composer les pièces qui dans la tradition étaient improvisées. Abdel Wahab, par exemple, composa tous ses mawwâl, de même que Sabah Fakhri. Le regretté Munir Bachir lui-même, composait certains de ses taqâsîm. Ceci n'ôte rien à la valeur artistique de ces oeuvres, cependant on ne peut les considérer comme improvisations, puisque l'artiste a le loisir de les remanier et d'en enlever ou d'y ajouter des éléments pour atteindre la perfection.

L'improvisation, c'est l'impulsion du moment, la spontanéité, l'intuition et une prise de risque certaine. Aussi nécessite-t-elle plusieurs atouts : une maîtrise technique parfaite de l'instrument ou de la voix, une connaissance sans faille des règles et des principes de la composition, une culture musicale qui l'aide à forger les motifs et les phrases mélodiques mais aussi une culture générale dans les autres domaines de l'art, un entraînement solide à l'exercice mental de la composition et de l'improvisation et enfin une inspiration qui n'abandonne pas l'artiste au moment de sa prestation, et c'est le plus difficile.
Une improvisation réussie est sans doute la forme la plus raffinée de la composition musicale.

Muhammad Qadri Dalal est né à Alep, dans le nord de la Syrie, en 1946. Dès l'âge de trois ans, il accompagne son père, le cheikh Qadri al Sandjekdar, aux séances de zikr des confréries soufies qadirîya, rifa'îya, shadhilîya et mawlâwîya. Sa mémoire d'enfant garde le souvenir d'un grand nombre de mélodies soufies, auxquelles viennent s'ajouter celles de récitants coraniques tels que cheikh Najib Kheyata, Hajj Ahmed al Karasi, cheikh Mahmud al Sabuni, cheikh Marto, Subhi al Hariri et Mustafa al Tarrab. Il baigne en même temps dans l'univers de la musique classique et populaire alépine, fréquentant les fameuses soirées musicales qui sont organisées dans la demeure familiale ou chez d'autres grandes familles. Il y découvre de grands musiciens : le luthiste Bakri al Kurdi, qui devient plus tard son maître, le joueur de qânûn Chukri al Antaki, le chanteurpercussionniste Muhammad Bassal, ainsi qu'Ahmad al Faqash, le roi du mawwâl alépin, et les chanteurs Muhammad al Nassar, As'ad Salem, Sabri Mudallal, Fuad Khantumani, Muhammad Khayri, Sabah Fakhri, tous amis de son père.
Il décide alors de devenir musicien et apprend le luth 'ûd auprès de Bakri al Kurdi, son premier maître, et de Nadim Ali al Darwish. Il apprend également le violon avec Yussef Hejja qui lui enseigne aussi l'arrangement musical, la théorie musicale occidentale avec Hachem Fansa et l'harmonie et la composition avec Nuri Iskandar. Il n'a alors que seize ans.
Musicien, Muhammad Qadri Dalal est aussi un lettré. Il se plonge dans la lecture d'ouvrages d'histoire de la musique et de théorie musicale arabe et occidentale. En même temps, il poursuit ses études de lettres et obtient une licence de lettres arabes à l'université Al Azhar au Caire. Ce séjour en Egypte sera l'occasion d'échanges avec des musiciens et chanteurs locaux.
De 1966 à 1971, il travaille comme musicien à la télévision syrienne. Puis il part au Maroc enseigner la langue arabe dans les lycées avant d'être engagé comme professeur de luth et de muwâshshah alépin au conservatoire national de musique de Casablanca.
Il fréquente ses collègues marocains, notamment Hajj Idriss Benjellun auprès duquel il étudie la musique arabo-andalouse al-âla. De retour en Syrie, il enseigne à l'école normale d'Alep, donne des récitals, accompagne nombre de chanteurs confirmés tels que Sabri Mudallal ou de jeunes artistes dont il va promouvoir la carrière comme Omar Sarmini. Il se produit en solo dans divers pays arabes, européens, aux États-Unis, au Canada, en Amérique du sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Asie du sud-est.
Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages en arabe : Le chant religieux à Alep, Trois siècles de chant à Alep, Les maîtres du tarab d'Alep, Considérations sur les maqâm arabes et une méthode de 'ûd. Il compose des pièces vocales et instrumentales : 50 mélodies pour les enfants, des chansons, des qasîda et de la musique de scène.
Son premier disque, Alep ­ Syrie, improvisations au luth (Orstom-Selaf), a obtenu en 1988 le prix de l'Académie du disque Charles Cros.

Pierre Bois

> À écouter
Syrie. MUHAMMAD QADRI DALAL. Maqâmat insolites. CD W 260105, disponible sur le lieu du concert.