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• Inde, Kerala

Teyyam

4, 5 et 6 avril 2003
Théâtre équestre Zingaro
176 avenue Jean Jaurès
93 300 Aubervilliers

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Avec Lakshmanan Peruvannan, Narayanan Peruvannan, Rameshan Peruvannan,
Sudheendran Peruvannan, Prakasan Aramana Valappil, Muralee Pankker, Aneesh
Pankker, Ramakrishnan Pankker, Prakasan Pankker, Sunil Pankker.
Direction : Ravi Gopalan Naïr.

Cette présentation de teyyam exigerait de la part du public occidental un effort d'imagination pour reconstituer autour des participants et des spectateurs, les jungles claires des collines du Kerala, la clairière qui tient lieu de sanctuaire, les bruissements d'ailes des coqs du sacrifice, les odeurs de la cuisine communautaire pour le village tout entier, les allées et venues incessantes des komoram, ritualistes chargés à la fois de la mise en scène divine et de l'accueil de chacun des membres de la communauté, les préparatifs simultanés des différents hommes, qui dans quelques heures, se métamorphoseront en divinités terrifiantes.
Le Festival de l'Imaginaire relève pour la seconde fois (la première eut lieu en juin 1989 à la Cartoucherie de Vincennes) la gageure du transfert d'un fragment d'une religion dramatique, sans doute une des origines de la tragédie.
La naissance des teyyam ou teyyatam (jeux de dieux), impossible à dater avec précision, se situerait bien avant la propagation de l'hindouisme. Ces formes spectaculaires, forgées progressivement au cours des millénaires précédant notre ère, auraient eu pour but de donner corps aux mythes primordiaux des déesses-mères (buveuses de sang mais aussi protectrices des femmes enceintes et des nourrissons) et de socialiser les peurs de ces aborigènes du sud de l'Inde, chasseurs-cueilleurs, devant affronter d'immenses périls afin de préserver la survie du groupe. Appelés peuples des collines, ils se répartissent en une dizaine de communautés, créant chacune des divinités particulières, capables d'apporter réponse à leurs questions et solutions à leurs besoins. Aujourd'hui, des hommes de deux communautés seront présents : les Vannan et les Malaya.
Chaque ritualiste-acteur-danseur assume en même temps les fonctions de chamane. Prenant l'apparence de la divinité avec laquelle les membres de sa micro-société désirent communiquer, il va la rejoindre par l'extase, là où elle se trouve : dans un monde différent. Reproduisant, dans sa geste, l'histoire de la divinité, il pourra commencer avec elle un rapport contractuel. Dans les religions primordiales de l'Inde, les relations avec les dieux se placent sous le signe de l'alliance et non de la filiation. Il sera alors possédé, pour un moment, par la divinité qu'il appelle de toutes ses forces. Et de retour dans le monde des humains, il délivrera (dans une langue secrète) des messages, répondra aux questions des villageois, donnera des pronostics et des remèdes. Cette dernière partie, impossible à décontextualiser, reste pourtant le noyau du teyyam pour les Keralais qui attendent un enfant, qui souffrent de fièvre ou qui tremblent dans l'attente d'un cataclysme.
Le maquillage et l'habillage du ritualiste (toujours un homme) exigent des connaissances, une technique et du temps. Ils ont probablement influencé des formes dramatiques comme le kathakali. Des spécialistes consacrent une partie de leur année à cette activité, les teyyam ayant lieu pendant la saison sèche, alors que les travaux agricoles se déroulent pendant la mousson. Actuellement, dans le nord du Kerala, les teyyam sont au nombre de trois cents et restent très actifs.

PROGRAMME
1. Tottam Kativanur Viren
Dans de nombreux kavu (sanctuaires de forêt), les teyyam sont précédés par des tottam ou chantres qui narrent le récit de la divinité. Seul ou accompagné par un percussionniste, le tottam, très peu maquillé, plonge les participants dans une atmosphère émotive, son chant concernant de plus ou moins près, la naissance du monde. Il évoque ici l'histoire d'un héros, Kativanur Viren, devenu un dieu. Kativanur Viren, un guerrier, se prépare à partir sur le champ de bataille. Il appelle son épouse et lui demande de vérifier ses armes de lui préparer un repas et de lui donner sa bénédiction. Celle-ci vérifie d'une main rapide les attaches de son carquois et les noeuds de ses ceintures, puis lui prépare un plat de lentilles mal triées où subsistent des pierres. Elle part ensuite, le laissant sans la formule de protection.
Sur le champ de bataille, il combat jusqu'au soir et enjambe les cadavres pour revenir chez lui. Arrivé dans sa maison, il s'aperçoit qu'il est couvert de sang et qu'un de ses doigts a été tranché. N'osant se présenter ainsi à son épouse, il retourne sur le champ de bataille à la recherche de son doigt. Alors que dans l'obscurité, il lui semble apercevoir dans la poussière cette partie de lui-même, un ennemi caché lui décoche une flèche dans le dos et le tue.
Au milieu de la nuit, sa femme le cherche et le découvre mort. Elle construit alors un bûcher du souvenir pour son époux et, par désespoir, se tue. Kativanur Viren erre désormais dans le monde des morts sans trouver le repos. Il vient vers le monument et appelle son épouse qui, elle aussi pleure sur le chemin des morts sans trouver de passage vers l'apaisement.

2. Teyyam Muchilottu Baghavati (Première version)
Une très jeune fille se rend auprès d'un sage à qui elle demande de devenir son guru. Celui-ci lui donne un enseignement pendant une année, puis il lui demande :
"Quelle est la plus grande joie de la vie ?
- La joie de l'amour !
- Quelle est la plus grande douleur ?
- La douleur de l'enfantement !
- Toi qui es vierge, comment oses-tu donner les réponses de l'expérience ? Va-t'en !"
La jeune fille, pleine de tristesse, s'éloigne et marche dans la forêt jusqu'au village de Muchilottu. En pleurant, elle se penche au-dessus du puits, se laisse couler au fond et se noie.
Le vieux sage, qui regrette sa colère, suit ses traces et arrive, lui aussi devant le puits de Muchilottu. Il apprend que la vierge s'est noyée. Il l'appelle. La déesse Baghavati jaillit alors de l'eau, dans son apparence cosmique. Elle lui dit : "Tu te dis sage et tu n'as pas su me reconnaître alors que j'ai passé une année à tes côtés. Désormais, tu n'enseigneras plus et tu ne devras plus prononcer mon nom ! "

(Deuxième version, postérieure à la première)
Une jeune femme, brahmane de haut rang, vit à Muchilottu. Chacun redoute de débattre avec elle et les lettrés de la région se montrent jaloux. Chaque année, un débat public se déroule et les lettrés décident de tendre un piège à la jeune femme. Au cours de ce débat, sont posées les questions de la plus grande joie et de la plus grande douleur. La jeune femme y répond en invoquant l'amour et l'enfantement. 

Les lettrés la déclarent alors impure. En effet, lorsqu'une femme de haute caste perd sa virginité, elle perd aussi sa caste. Elle s'en va dans la forêt et ramasse du bois, fait un bûcher, allume le feu et se jette dedans.
Passe un homme de la communauté vanya (hors caste), un vendeur d'huile. Depuis les flammes, elle lui demande d'aviver le feu en jetant son huile sur le bûcher. Il rentre chez lui bouleversé et ne peut ni manger ni dormir. Il regarde le pot vide qu'il a déposé dans un coin de la maison. Le pot danse et déborde d'une huile très pure qui ne tarit jamais. Il court alors vers le bûcher et trouve Baghavati dans sa splendeur. Il devient un de ses dévots.

3. Teyyam Nara-Simha ou Vishnu-Murti
Sur les terres d'un noble, Hirannya Kasipu, vivait une famille d'esclaves dont le fils Kannan, un bel adolescent à la peau noire, gardait le bétail. Un jour qu'il était monté sur un manguier pour manger des fruits, il jeta un noyau qui tomba sur l'épaule de la fille d'Hirannya Kasipu qui passait par là.
Il était interdit pour un esclave de regarder une fille noble. Le garçon fut saisi et condamné à l'exil. S'il revenait dans son village, il serait tué.
Les années passèrent et le garçon eut un jour une envie irrésistible de revoir sa mère et son père. Il gagna secrètement son village et, avant de se présenter chez lui, prit un bain dans la rivière. Il fut reconnu et des soldats le traînèrent devant Hirannya Kasipu. Le jeune homme implora son pardon, mais le noble le fit tuer, couper en mille morceaux et brûler les restes.
À partir de ce moment, des choses étranges se produisirent. Un incendie ravagea le palais du noble. Sa fille devenue folle voyait les vaches cracher du feu. L'astrologue consulté par le noble, révéla que le jeune homme était Vishnu (version tardive du récit). Pour tenter d'apaiser la colère du dieu, Hirannya Kasipu organisa des teyyam. Sa peur le quitta le jour où des devins lui révélèrent qu'il ne pouvait être tué ni de jour ni de nuit, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, ni par un homme ni par un animal. Un soir, dans un pilier de son palais, se tenait une créature mi-homme, mi-lion. C'était Vishnu qui le tua.
La cérémonie est exécutée dans les communautés malaya. De grands brasiers sont allumés dans les kavu et tous les villageois, à la suite du teyyam, sautent au-dessus du feu.

4. Teyyam Kativanur Viren
La narration du tottam se poursuit par une série de gestes d'indécision, d'avancée et de recul. Ce teyyam, un héros mort, se trouverait encore dans un état intermédiaire. Sa danse autour du chemarati thara indique le degré de sa douleur. Il essaie de rejoindre son épouse qui se trouve dans un monde auquel il ne peut accéder. Ses tentatives de communication ressemblent aux efforts du chamane pour parvenir à l'extase.

FRANÇOISE GRÜND

Remerciements à Françoise Gründ, Ravi Gopalan Naïr, Bartabas et au Théâtre Zingaro.